Antilles, Réunion, Guyane... des milliards d'investissements gaspillés dans des projets hasardeux.

2018-07-30 23:37:25 - Quel gâchis ! Alors que l'Outre-mer accumule de gros retards en matière de services publics (eau, déchets, santé... ), de nombreux élus investissent dans des projets hasardeux. Voici exemples de milliards engloutis (pour rien ?) dans les Dom-Tom.

Quel gâchis ! Alors que l'Outre-mer accumule de gros retards en matière de services publics (eau, déchets, santé... ), de nombreux élus investissent dans des projets hasardeux. Voici exemples de milliards engloutis (pour rien ?) dans les Dom-Tom.
 
A n'en pas douter, les DOM-TOM (aujourd'hui appelés officiellement DROM-COM) ont besoin d'argent frais. En plus des difficultés structurelles - le taux de chômage y dépasse les 20%, 30 à 75% des jeunes sont illettrés, le système de santé est à bout de souffle et de nombreuses collectivités n'ont plus un sou pour investir -, d'énormes problèmes ont émergé ces derniers mois. Après l'ouragan Irma, qui a dévasté Saint-Martin et Saint-Barthélemy en septembre, et l'incendie qui a ravagé le CHU de Pointe-à-Pitre en novembre (il accueille, depuis, des malades dans des tentes !), voilà que Mayotte s'enflamme contre l'insécurité et l'afflux croissant de Comoriens. Pourtant, contrairement aux apparences, la métropole ne délaisse pas financièrement l'Outre-mer. Rien que pour 2018, le gouvernement a annoncé plus de 2 milliards d'euros de budget, en hausse de 4,4% sur un an. Alors ? “Il y a beaucoup d'argent gâché parce que chaque élu veut son investissement, et qu'il n'y a aucune mutualisation !”, déplore un journaliste local. La preuve avec notre enquête.
 
Antilles : pourquoi deux cyclotrons ?
 
Encore une affaire d'ego. Les Antillais ayant besoin, comme les autres, d'être mieux équipés pour détecter et traiter les cancers, tout le monde était d'accord pour qu'ils disposent d'un cyclotron, une machine permettant de fabriquer un produit radioactif nécessaire au suivi de l'évolution des tumeurs cancéreuses - il en existe une vingtaine en France. Deux rapports commandés sur le sujet avaient même conclu que cet équipement devait être installé en Martinique - la substance produite aurait pu être exportée, avec un potentiel de développement régional au-delà de la France. Lors de sa visite dans l'île en mai 2015, François Hollande confirme donc le projet. Mais, surprise ! Quand, peu après, il débarque en Guadeloupe pour inaugurer le musée sur l'esclavage (lire ci-dessous), il promet... un deuxième cyclotron.
 
L'élu guadeloupéen Victorin Lurel, qui a été son ministre des Outre-mer entre 2012 et 2014, aurait fait du chantage : “Ou tu soutiens mon projet de cyclotron ou je ne descends pas pour l'inauguration.” “C'est totalement absurde d'un point de vue économique, soupire Patrick Bourguet, l'auteur d'un des deux rapports. Certes, deux petits cyclotrons ne coûteront pas plus cher à construire qu'un gros. Mais les coûts d'exploitation, eux, seront bien plus élevés !” Et pour cause : grâce aux économies d'échelle, un équipement plus important aurait permis de faire baisser le prix du produit vendu aux hôpitaux antillais. Au lieu de quoi ces derniers, déjà lourdement endettés, devront payer plein pot. Sans compter qu'il faudra aussi installer, tôt ou tard, un autre appareil en Guyane.
 
Guadeloupe : un musée sur l’esclavage à 83 millions !
 
Le Mémorial ACTe, le plus grand musée jamais construit sur la mémoire de l'esclavage, laisse un goût amer en Guadeloupe. Porté par Victorin Lurel, cet immense édifice de 240 mètres de long (il est composé de deux bâtiments en forme de serpent), érigé en bord de mer au sud de Pointe-à-Pitre, a coûté une petite fortune : 83 millions d'euros, presque deux fois la dette du CHU local ! D'autant plus difficile à digérer pour les contribuables que le site, inauguré par François Hollande en mai 2015, n'attire pas les foules. La direction n'a pas répondu à nos sollicitations mais, d'après les derniers chiffres disponibles, les expositions permanentes accueilleraient à peine 150.000 visiteurs par an, un chiffre deux fois inférieur aux prévisions !
 
La Réunion : la médiathèque n’ouvrira jamais ses portes
 
Malgré les importants besoins locaux, la grande médiathèque construite à Saint-Paul n'ouvrira jamais ses portes. Estimant que le projet était trop coûteux, la nouvelle majorité de la ville a en effet préféré revendre à la région (pour 18 millions d'euros) le bâtiment de 2.100 mètres carrés érigé sur six étages et entouré d'une carcasse de fer. Moyennant 4 millions de travaux supplémentaires, la région va transformer l'édifice en conservatoire de musique et de danse. En attendant la fin des travaux, d'ici un an, elle y a placé quelques-uns de ses services, mais le bâtiment reste en grande partie vide. “C'est une incroyable gabegie financière”, dénonce le collectif citoyen Cimendef, qui milite pour le maintien de la médiathèque.
 
Guadeloupe : 87 millions pour agrandir un port… qui continue de végéter
 
L'idée, a priori, est judicieuse. Inquiets de se retrouver marginalisés par l'élargissement du canal de Panama, les Guadeloupéens ont décidé d'agrandir le port de Jarry pour se donner une chance d'attirer les gros bateaux qui transitent dans la région. En 2015, ils ont donc accru la profondeur du chenal (de 11 à 16,20 mètres) et ont au passage transplanté 4.150 colonies de coraux et recréé 13.000 mètres carrés d'herbiers. En tout, cette première phase de chantier, qui s'est terminée fin 2015, a coûté pas moins de 87,2 millions d'euros (dont 70% à la charge de la collectivité), sur un total de 130 millions. L'ennui, c'est que le trafic espéré n'est pas au rendez-vous. “Pour l'instant, on ne constate pas d'augmentation de l'activité dans le port”, assure un bon connaisseur du dossier. Ce n'est pas une surprise ! “Les perspectives d'évolution du port sont étroitement liées à celles du marché intérieur, avait prévenu la Cour des comptes en 2013. Or ces dernières sont limitées.”
 
Guyane : 420 millions pour une mine d’or privée
 
Vu le niveau de chômage en Guyane (23% de la population active), les élus locaux appuient tous ce projet de mine d'or (surnommé Montagne d'or) mené par le consortium russo-canadien Nordgold-Columbus Gold. D'après les exploitants, qui prévoient de creuser une fosse équivalente à trente-deux fois le Stade de France au sud de la ville de Saint-Laurent-du-Maroni, en pleine forêt amazonienne, la future mine devrait permettre à terme la création de 750 emplois. Mais à quel prix !
 
Selon WWF France, non seulement l'ouvrage présente des risques écologiques majeurs, mais la rentabilité du projet ne tient qu'aux subventions. D'après les calculs de l'association, le montant total de ces dernières atteindra au minimum 420 millions d'euros. Même en supposant que la construction de la piste menant au site (34 millions) soit finalement prise en charge par le consortium, comme il le promet, la facture s'élèvera à 386 millions. Soit, pour chacun des emplois directs annoncés, un coût total supérieur à 500.000 euros sur douze ans (42.900 par an), plus de trois fois le prix d'un emploi d'avenir ! “C'est un gouffre pour l'argent des contribuables”, dénonce WWF, convaincu qu'on pourrait créer six fois plus d'emplois avec quatre fois moins de subventions publiques.
 
Martinique : deux lignes de bus attendent d’être inaugurées depuis 2015
 
Ubuesque. Cela fait deux ans et demi que les deux nouvelles lignes de bus construites à Fort-de-France pour 400 millions d'euros - elles comprennent 13,9 kilomètres de voies réservées, dix-huit stations et quatorze bus flambant neufs - attendent leur mise en service. Le président de la collectivité territoriale, l'indépendantiste Alfred Marie-Jeanne, refuse en effet de valider la facture que lui présente le prestataire. Il faut dire que le coût d'exploitation annuel, estimé au départ par ce dernier à 13,5 millions, a été revu à la hausse entre 14 et 15 millions. “Le dossier est extrêmement politique. S'il n'y avait pas eu de changement de majorité, les bus rouleraient déjà…”, persifle un observateur local. En attendant de trouver un compromis, pour éviter que le climat tropical n'abîme les bus, le prestataire est contraint de les faire tourner en rond dans le centre de maintenance, lui aussi tout neuf. Pas étonnant que la Commission européenne, qui a déboursé 61 millions d'euros dans cette affaire, commence à s'énerver.
 
La Réunion : 185.000 euros gaspillés par le CHU
 
La direction du CHU de La Réunion ne s'en cache pas. C'est pour “des raisons pratiques, mais aussi symboliques”, que ce centre hospitalier et universitaire issu de la fusion des hôpitaux de Saint-Denis et de Saint-Pierre, distants de 80 kilomètres, a décidé d'implanter son siège entre les deux. Malgré un déficit de 30 millions d'euros en 2017 (contre 20 en 2015), l'établissement loue 500 mètres carrés de bureaux à Saint-Paul, et débourse pour cela 185.000 euros de loyer par an (ménage et entretien des espaces verts compris). “On aurait pu transformer la blanchisserie, qui va être externalisée, en bureaux, mais cela aurait coûté près de 400 000 euros”, justifie-t-on en interne. L'explication ne passe pas auprès des syndicats, qui ont calculé que le loyer représentait l'équivalent de deux postes d'infirmier.
 
Outre-mer : des sureffectifs en pagaille dans le public
 
Non seulement les élus d'Outre-mer investissent dans des projets pas toujours pertinents, mais ils maintiennent - quand ils n'alimentent pas à gros jets - d'incroyables sureffectifs. A Saint-Louis de Marie-Galante, en Guadeloupe, par exemple, “les emplois pour l'entretien de l'école élémentaire représentent six fois les besoins réels”, dénonce la Cour des comptes dans un rapport de 2017. Au total, le taux d'administration de la fonction publique territoriale atteignait, en 2014, 34,9 pour 1.000 habitants en Guadeloupe, et même 39,5 pour 1.000 en Martinique, contre 25,1 en métropole (hors Ile de-France). Du coup, les charges de personnel des collectivités locales flambent (lire ci-dessus).
 
Source : Cour des comptes

Outre-mer : des fonctionnaires grassement payés
 
C'est l'un des sujets les plus tabous dans les DOM-TOM. D'après la Cour des comptes, les fonctionnaires d'Outre-mer touchent, par rapport à ceux de métropole, des “surrémunérations” allant de 40% (Guadeloupe, Martinique, Guyane et Mayotte) à plus de 100% en Polynésie française. Ces compléments de salaire, qui concernent près de 160.000 agents publics, coûtent plus de 1 milliard par an. Officiellement, ce bonus permet de compenser le surcoût de la vie, mais personne n'est dupe. “Le niveau de majoration de traitement dans la fonction publique ne correspond pas à des contraintes réelles”, affirme la Cour des comptes. Cela dit, que les fonctionnaires d'outre-mer se rassurent : avant d'être élu, Emmanuel Macron a promis qu'il ne reviendrait pas sur ce privilège.
 
 - capital.fr/ Getty images
 

: France Monde