Cameroun : « Les années Biya ont fait des Camerounais un peuple qui meurt en silence »

2017-03-14 01:20:38 - Crise anglophone, histoire coloniale, Fespaco, cinéma et politique : notre chroniqueur a fait parler Jean-Pierre Bekolo, cinéaste camerounais et militant. Jean-Pierre Bekolo est un splendide cinéaste camerounais, mais également un citoyen engagé et un militant au regard lucide sur son pays. 

Cela fait longtemps que je voulais inviter le natif de Yaoundé à me parler de son art, de ses projets, du Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou qui vient de s'achever le 5 mars, mais aussi de l'actualité camerounaise et de la crise « anglophone » qui perdure et s'enlise.
 
Depuis novembre 2016, la contestation a gagné le nord-ouest et le sud-ouest du Cameroun, les deux régions anglophones du pays. Cette minorité – environ 20 % de la population, estimée à 22 millions – se dit marginalisée. A la suite des manifestations en décembre et en janvier, le gouvernement a coupé Internet dans les deux régions et fait la sourde oreille aux revendications des enseignants, des avocats et de la société civile. Entretien des confins du Cameroun et de la Guinée équatoriale.
 
Vous êtes un cinéaste plusieurs fois primé et apprécié par la critique. Pourtant le grand public francophone vous connaît peu. Qui se cache derrière vos lunettes ?
 
Jean-Pierre Bekolo Commençons par mon présent, je suis actuellement au Cameroun pour produire une série portant sur l'histoire de colonisation allemande au Cameroun. Tout ce travail est autofinancé et j'ai dû créer moi-même le village dans lequel je tourne. Je suis né à Yaoundé en 1966. J'ai étudié la physique à l'université de Yaoundé. J'ai découvert ma passion avec la télévision nationale naissante, je suis parti en France pour une formation à l'Institut national de l'audiovisuel (INA). Et puis j'ai découvert le monde du cinéma ! J'y suis entré par effraction avec Quartier Mozart, mon premier film, en 1995.
 
Mon père était commissaire de police, mon grand-père directeur d'école, moi je suis cinéaste, il y a dans notre famille une exigence qui nous réunit, un intérêt pour l'ordre et intelligence ! L'ordre ne veut pas dire la soumission, il y a des colères froides chez moi. Je n'aime pas tout ce qui écrase ou peut écraser l'homme. Je ne supporte pas de rester les bras croisés devant une situation injuste.
 
D'où vient cette crise qui divise et hante le Cameroun. Pourquoi le gouvernement fait-il blocage aux revendications des anglophones ?
 
Pour comprendre la crise, il faut se replonger dans l'histoire de ce pays « créé » par les Allemands à la fin du XIXe siècle. La défaite allemande lors du premier conflit mondial a fait du Cameroun un butin de guerre que les Français et les Anglais se sont partagé. La crise anglophone actuelle démontre à quel point nous, les francophones du Cameroun, avons intégré le modèle colonial français et avons développé une psychologie de vaincus après une guerre de libération nationale que nous avons perdue à la fin des années 1960.
 
Le régime francophone a pris les armes de l'oppresseur français pour s'en servir contre les anglophones parce qu'ils ont osé remettre en question un modèle qui les a « francophonisés ». C'est une guerre étrange qui a des fondements psychiques profonds.
 
La crise anglophone et la francophonie du président Paul Biya, qui cumule quarante et une années au pouvoir, sont le résultat de ce long processus historique. Cette histoire désastreuse ne pouvait laisser que des souffrances chez les anglophones.
 
Au-delà de la crise anglophone, c'est tout le pays semble être un bateau ivre depuis des décennies…
 
Dans ma génération, les parents nous avaient toujours interdit de nous intéresser à la politique. Eux étaient trop occupés à savourer l'espoir des indépendances, non sans avoir la peur au ventre, car la répression n'avait pas disparu, loin de là.
 
En tant qu'artiste, je me considère comme un radiologue de la société. Les années Biya ont fait des Camerounais un peuple porc-épic. Comme l'animal, les gens meurent en silence. Imaginez que, dans notre pays bilingue, des Camerounais reprochent tous les jours à d'autres Camerounais d'oser crier leur mal-être parce que leur identité anglophone n'est pas respectée.
 
L'heure n'est plus au bilan, elle est à l'organisation d'une transition démocratique. On ne peut plus attendre je ne sais quel messie pour faire ce travail à notre place.

Le Monde

: France Monde